Vivre, exister, dissoudre – Pratiques de l’être avec soi – Le tombeau des lucioles
mai 31, 2009
Vivre, exister, dissoudre – Pratiques de l’être avec soi – Le tombeau des lucioles. Durant les années 40, face à la question de l’écriture de vie, Maurice Blanchot incarne ce chantre de l’aporie pour qui toute littérature présuppose un anéantissement de soi, à contrario de l’affliction incarnée par l’écriture de soi. Aussi, à l’entendre se ranger du coté des modernes de l’esthétisme, de la seule langue pour matière verbale, poétique, voire rhétorique, la littérature, cette carne, ne peut avoir maille à partir avec la vie; celle-ci se dissoudrait, qui dans la poésie pure (Mallarmé, Valéry), qui dans la profonde vie Proustienne. Il en résulte par conséquence, toujours selon Blanchot, que “le projet d’écrire la vie est une illusion ou une naïveté (…) Je me nomme c’est comme si je prononçais mon oraison funèbre”. On se heurte ici au bon sens commun, argument séculaire et rigoriste s’il en est – “ce qui est personnel n’est pas encore devenu littérature” – l’invasion du plébéien dans la littérature, c’est le cliché de la dimension égalitaire. Nous devrions partager ce qui est partageable, l’indivisible de l’expérience commune – pour devenir littérature celle-ci doit avoir absolument rompu avec la vie ordinaire. Pour épouvantail, on présentait un Baudelaire non point seulement abusivement personnel (tel que décrié notamment par Julien Benda), funambule des cabrioles, mais doublé d’un Arsène Lupin du bon sens commun culbuté à dessein et cambriolé lors de frasques qui ne manquent d’attiser foudres et jurons. Or, sur le front des ruptures, songeons un instant à Barthes, lequel prône La vie comme oeuvre et ce faisant s’ingénie à façonner un nouveau théâtre des opérations dans le conflit opposant la vie et l’oeuvre, manoeuvre à réconcilier les belligérants en faisant de sa vie une oeuvre, en même temps qu’il s’empresse de stipuler combien toute écriture de vie est aussi une thanatographie, une écriture de mort. On notera peut-être combien dans cette apparente dissonance des objets chez Blanchot et chez Barthes, leur antinomie d’apparat dans la singularité de leur engagement, qu’il ressort in fine de cette possible “oraison funèbre”, de caveau chez l’un, Vita Nova chez l’autre, qui épouvanté, qui perclus d’émerveillement à l’orée du tombeau; tous deux, tirant à hue et à dia en des sens contraires, s’accorderaient presque sur le Styx que charrie invariablement l’embaumement des mots et le cortège funeste qu’il entraîne à sa suite : Qui suis-je? Que suis-je? What Am I? Et, surtout, what am I doing?
Inspiré des cours et lectures d’Antoine Compagnon. Collège de France.
Photographie (c) Peggy Schillemans.